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Les voyageurs dans la Résistance et la Libération

L'INFO n° 672

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Yan Yoors et ses enfants devant leur roulotte (photo D.R.). * Yan Yoors est l’un des rares auteurs à avoir décrit les activités de résistance des Tsiganes dans son livre autobiographique Crossing: A Journal of Survival and Resistance in World War II, New York: Simon & Schuster, 1971 traduit en français sous le titre « La croisée des chemins. La guerre secrète des tsiganes 1940-1944″ . Editions Phébus

Yan Yoors et ses enfants devant leur roulotte (photo D.R.). * Yan Yoors est l’un des rares auteurs à avoir décrit les activités de résistance des Tsiganes dans son livre autobiographique Crossing: A Journal of Survival and Resistance in World War II, New York: Simon & Schuster, 1971 traduit en français sous le titre « La croisée des chemins. La guerre secrète des tsiganes 1940-1944″ . Editions Phébus

L'article suivant a été publié le 26 août 2014 dans "Dépêches Tsiganes"

 

 

Alors que les autorités françaises célèbrent cette année les 70 ans de la Libération de la France et, singulièrement de Paris, il reste encore à écrire un pan entier de l’histoire des Français itinérants: celui de leur engagement dans la défense du pays, dans la Résistance et les combats de la Libération.
Encore trop souvent considérés comme des « étrangers de l’intérieur », les voyageurs, souvent Français depuis des générations, ont pris leur part dans les deux guerres mondiales. Ils ont payé le « prix du sang » de multiples manières, sans que ce rôle ne soit reconnu.

 

 

Lors de la Seconde guerre mondiale, quand les autorités françaises et allemandes ne les ont pas privés de liberté – via l’assignation à résidence et l’internement familial, des voyageurs, des commerçants ambulants, des forains se sont engagés contre l’occupant nazi.


Mais, à ma connaissance, aucune étude historique approfondie n’existe sur ce sujet alors que les témoins directes de ces épisodes historiques disparaissent un à un.


Dans son livre « Route sans roulotte », publié en 1993 alors qu’il avait 76 ans, l’écrivain tsigane Matéo Maximoff raconte à ce propos: « Je me souviens que Savka, mon grand-oncle, nous avait dit juste avant la guerre : « Regardez-vous bien les uns les autres, vous les jeunes, car jamais vous ne serez plus ensemble ». Oui nous étions encore quelques uns à être réunis. Mais combien d’entre nous manquaient. Certains étaient morts soit à la guerre, soit dans la Résistance, soit encore dans les camps de concentration ».


Les autorités françaises ont souvent mis en avant le peu d’empressement supposé des tsiganes français à effectuer leur service militaire. En revanche l’élan qui a conduit de jeunes itinérants à s’engager de diverses manières pour défendre la France et la liberté de sa population est rarement mentionné. Comme si reconnaître un esprit civique, un courage responsable aux voyageurs étaient contre nature pour les pouvoirs publics français.


Les voyageurs de cette génération en ont peu parlé, avec cette pudeur habituelle qui empêche de se vanter de ce qui parait finalement naturel.


Ils n’ont donc pas figuré au palmarès des médaillés de l’après-guerre d’autant que les gouvernements d’après la Libération se sont empressés de poursuivre les discriminations à l’égard des « nomades », notamment via une législation d’exception qui perdure à ce jour.


Dans le documentaire de référence « Mémoires tsiganes, L’autre génocide » écrit par l’historienne Henriette Asséo, Idit Bloch et Juliette Jourdan, André Pierdon, Manouche français, d’une famille de « gros métiers » forains, né en 1924 et décédé en juillet 2013, ne mentionnait ses activités de résistant que du bout des lèvres.


Il était pourtant, racontait-t-il modestement, passé d’activités « entre copains » à une entrée dans le maquis avec les FFI dans la Vienne et participait notamment à des transports d’armes, vitaux à l’époque. Il parle aussi au détour d’une phrase d’un cousin et d’un copain tués dans des activités de résistance. Champion de boxe du Poitou en 1942, M. Pierdon, figure du monde forain, était entré en résistance dans le groupe Kaid, sous le surnom de « Sans peur ».


Raymond Gurême, aujourd’hui âgé de 89 ans, n’a raconté que des décennies plus tard, ses engagements répétés dans la Résistance. Tout d’abord alors qu’il s’est échappé du camp d’internement de Linas-Montlhéry (Essonne) encore adolescent et vole pour des résistants un camion de ravitaillement à Angers. Ce qui lui vaut une condamnation par un tribunal militaire allemand et une déportation vers des camps de discipline allemands.
Puis, le 15 juin 1944, alors qu’il est âgé de 18 ans, il parvient à s’échapper d’Allemagne grâce à un cheminot français résistant qui le cache à bord du réservoir de charbon d’une locomotive d’un train repartant pour la France.
Deux jours plus tard, le 17, il est déjà intégré dans un groupe d’une quinzaine de FFI qui agissaient dans le secteur de la Porte de la Chapelle, Saint-Denis, Enghien, Pontoise et Argenteuil, commettant notamment des actions de sabotage, comme la destruction de tanks nazis.


Puis le groupe se rapproche de Paris. « Les jours d’avant la Libération de Paris, entre le 19 août et le 25 août 1944, il y avait des barricades à tous les coins de rue. Ça canardait de partout », se souvient Raymond. « Notre groupe était chargé, comme bien d’autres, de « nettoyer » les Allemands. Nous n’avions que des armes légères et eux y allaient encore à la grosse artillerie. Ça tirait de partout mais le plus dangereux, c’était les tireurs allemands cachés sur les toits. On devait s’allonger par terre toutes les cinq minutes pour éviter les balles qui volaient. C’était eux ou nous. Quand des Allemands étaient sur le carreau, on leur prenait leurs armes car on n’en avait pas assez malgré les parachutages des semaines d’avant. »


Le 23 août, le groupe de Raymond prête main forte à un groupe de journalistes résistants encerclés par des Nazis dans le quartier de la place de la Bourse, dans le IIème arrondissement. « Ce jour-là », explique l’octogénaire, « les combats de rue étaient très violents dans ce secteur et celui de la Concorde. Nous avons perdu deux des nôtres et une balle allemande m’a traversé le bras. Mais nous avons eu le dessus et avons fait une quarantaine de prisonniers ».


Ensuite le groupe auquel il appartenait part à la rencontre de la deuxième DB (division blindée) du général Leclerc.
Vendredi 25 août 1944 au matin, le général Leclerc arrive par la porte d’Orléans et la 2ème DB se déploie dans l’ouest de la capitale alors que les Allemands se rendent massivement. Dans l’après-midi, la 4ème division américaine occupe l’est parisien à partir de la porte d’Italie.


Dans la foulée, le général allemand Dietrich von Choltitz, commandant du grand Paris est fait prisonnier en début d’après-midi à l’hôtel Meurice et signe la convention de reddition à la préfecture de Police.
Le général de Gaulle assume les fonctions de chef du gouvernement provisoire du 25 août 1944 au 26 janvier 1946. C’est ce gouvernement et le suivant qui décideront de maintenir l’internement des « nomades » jusqu’à fin 1946 et rétabliront immédiatement les mesures discriminatoires à leur encontre issues du fichage décrété en 1912.


Après la Libération, Raymond Gurême participe aussi « à la chasse aux collabos ». « Mais là, on ne les tuait pas. On les capturait et on les remettait au chef de groupe. D’autres les questionnaient. Certains collabos étaient de sacrées ordures mais, comme les arrestations avaient lieu sur dénonciations, parfois il y avait dans le lot des innocents qui faisaient peine à voir. »


« Notre rôle dans la Résistance a été ignoré, alors que j’avais croisé beaucoup de voyageurs dans la clandestinité des combats en 1944 et 1945, insiste Raymond. Même si nous ne nous donnions ni nos noms, ni nos sobriquets de voyageurs, nous nous reconnaissions d’instinct ».


« Les voyageurs qui sont aujourd’hui privés de droits, de terrains pour s’arrêter…etc…sont souvent des gens qui ont répondu présents quand il fallait défendre le pays ou leurs descendants », dénonce celui dont le père s’était engagé lors de la Première guerre mondiale avant d’être interné avec toute sa famille pendant la Seconde. « Je n’en veux pas à la France qui est mon seul pays, mais j’en veux aux politiciens qui ne reconnaissent jamais les rôles positifs qu’on a pu jouer et nous traînent dans la boue », dit Raymond.


Resté jusqu’à fin 1945 dans ce qui est alors l’armée française, il se refuse à aller occuper l’Allemagne et préfère reprendre sa liberté, sans pouvoir reprendre l’activité séculaire de sa famille. Car le cirque et le cinéma ambulant de la famille ont été confisqués par les autorités françaises en 1940. Les Gurême-Leroux, comme la plupart des familles itinérantes internées, n’obtiendront jamais aucune indemnisation ou réparation pour leurs vies volées ou détruites.


Paris a célébré depuis une semaine le 70ème anniversaire de sa Libération en 1944, avec lundi 25 août au soir un spectacle son et lumière qui s’est achevé sur un bal, censé rappeler les bals spontanés que la liesse populaire de la Libération avait fait naître. La veille, un hommage avait enfin été rendu, 70 ans après, aux combattants de la neuvième compagnie du régiment de marche du Tchad, dite la « Nueve », en présence d’un de ses deux membres survivant, Rafael Gomez.


En grande majorité composée de républicains espagnols, cette unité de la 2e DB, dirigée par le capitaine Dronne, fut la première à faire son entrée dans Paris, le 24 août 1944. Lors des combats de la Libération de Paris, les résistants et les civils ont payé un lourd tribut puisque 1.000 FFI, dont 582 civils et 175 policiers ont été tués. De son côté, la 2ème DB a perdu 156 hommes et la 4ème division américaine aucun. Côté allemand, selon les historiens, le bilan s’élèverait à plus de 3.000 morts.
A l’instar des Républicains espagnols, les voyageurs peuvent espérer aujourd’hui une meilleure connaissance et reconnaissance de leur rôle dans la Résistance et la Libération, afin de leur donner toute leur place de citoyens français.


Le 4 octobre prochain, une cérémonie officielle de ravivage de la Flamme sous l’Arc de Triomphe esquissera un pas dans cette direction. Il s’agira de rendre hommage à la mémoire « des victimes internées et déportées tsiganes honorant également la Mémoire de ceux de notre communauté tombés au Champ d’honneur pour la France », explique dans la lettre d’invitation Didier Loeffler, de la Fédération nationale des Anciens des Missions Extérieures-Opex (FNAME).


« Paul Gargowitz et moi-même avons servi avec fierté la France au travers de ses missions et opérations extérieures, et sommes issus de la communauté des gens du voyage », explique-t-il.
« Nos familles respectives, comme nombreuses au sein de notre communauté, ayant lourdement subi les affres de la guerre, et plus encore cette période douloureuse qui engendra pour une grande part d’entre eux internement et déportation, nous ne pouvons qu’être sensibilisés au Devoir de Mémoire qu’il est juste de rendre à ces victimes », conclut-il.


La date du 4 octobre a été choisie car elle marque l’anniversaire de l’ordre d’internement des « Zigeuner » (Tsiganes) par les autorités allemandes occupant la France en 1940.
Quelques mois plus tôt, en avril 1940, le gouvernement français avait assigné de son propre chef les « nomades » à résidence. Et à partir du 4 octobre, ce furent bien le gouvernement français de collaboration et les préfectures qui mirent en place l’internement des « nomades », selon le vocable administratif hérité de la loi française de 1912.


Cette législation imposait notamment le port de carnets « anthropométriques » ou « forains » aux populations itinérantes, qu’elles soient françaises ou non et de fortes restrictions sur la liberté de circuler, essence même du monde du voyage.

 


Isabelle Ligner

 

 

* Yan Yoors est l’un des rares auteurs à avoir décrit les activités de résistance des Tsiganes dans son livre autobiographique Crossing: A Journal of Survival and Resistance in World War II, New York: Simon & Schuster, 1971 traduit en français sous le titre « La croisée des chemins. La guerre secrète des tsiganes 1940-1944″ . Editions Phébus

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